Citations

la bataille hadopi

L’âge de la vulgarisation

Le 11 octobre 2008 par "Diderot en verres miroirs"

J

e suis abonné à la liste Vulgarisation de l’ens (Ecole Nationale Supérieure il me semble). Elle regroupe les étudiants qui participent au cours « Médiation et Communication Scientifiques », ainsi que des anciens étudiants ou d’autres personnes intéressées. C’est une liste qui permet le débat : il y en a tant (de débats) et si peu (de listes de diffusion) dans le domaine. Vivant à Strasbourg, je ne peux venir aux cours de Paris. Quand bien, même j’en ai subi assez il y a quinze ans, en suivant les cours du DESS de communication scientifique de Strasbourg, créé par Baudouin Jurdant, le seul en France à l’époque à proposer ce diplôme.
L’animateur de ce cours, Richard-Emmanuel Eastes, utilise également cette liste comme moyen de diffusion du plan de son cours. Je vous cite une partie du mail du 7 octobre 2008 :

« Lors du premier cours, une première analyse a consisté à mieux définir les termes communication, vulgarisation et médiation.

  • la « communication » pouvait être considérée comme un terme générique désignant un ensemble de pratiques aux objectifs variés,
  • la « vulgarisation » comme un terme devenu descriptif, introduit il y a plus d’un siècle par la communauté scientifique elle-même pour désigner son rapport aux non-scientifiques,
  • la « médiation » comme un terme programmatique destiné à tenir compte de l’évolution de la pédagogie dans les pratiques de communication et des processus participatifs dans le rapport science-technologie-société »
Savants et ignorants

J’ai été très surpris à la lecture de la définition du terme vulgarisation. Il me semblait que c’était un bon sujet pour ce blog dédié à la critique des sciences, leurs structures et leur médiation. Allons-y donc, et ouvrons ce débat qu’on pourrait intituler : « A quoi sert la vulgarisation ? »

Selon Richard Emmanuel Eastes, la vulgarisation serait un terme du XIXème siècle (et c’est bien le cas, les dictionnaires consultés datent le terme vers 1847-48). Mais il laisse également sous-entendre que la vulgarisation est une pratique relativement récente, ce dont je ne peux être d’accord, car il balaie des pratiques existant depuis le siècle des Lumières et avant. Pour s’en rendre compte, relisons un livre peut-être obsolète, mais qui à ma connaissance est le seul à relater de façon exhaustive l’histoire de la vulgarisation « Savants et ignorants : Une histoire de la vulgarisation des Sciences » de Daniel Raichwarg et Jean Jacques.

Si ce terme est donc daté du milieu du XIXème siècle, d’autres pratiques existaient bien avant. Raichwarg et Jacques citent d’abord deux exemples, celui de Galilée et celui de Palissy. Pourquoi ?

Bernard Palissy fabriquait des poteries et des figurines en terre cuite. Il a inventé la céramique dirait-on aujourd’hui. On raconte qu’il a brûlé tous ses libres, meubles, etc, afin de fournir un feu dont la température était suffisamment élevée pour arriver à ses fins. Un héros ingénieur. L’histoire nous raconte qu’en plus, afin de couvrir ses frais qui devaient être conséquents, et probablement d’augmenter sa clientèle, il ajoutait à ses talents d’ingénieur ceux d’écrivain et de conférencier. Ses livres tentaient de convaincre de la portée de sa pratique, et opposaient la pensée théorique, abstraite, contre un science expérimentale, basée sur la pratique. Dès la première pratique mentionnée, on voit déjà la portée politique de toute pratique de vulgarisation. Bernard Palissy écrit en Français, et pas en Latin.

Dialogues sur les deux principaux systèmes du monde

Galilée n’a à l’époque pas tant été poursuivi pour avoir contesté le système cosmologique de l’époque, que pour avoir écrit en italien : « Dialogues sur les deux principaux systèmes du monde », ainsi que quelques autres écrits, sont publiées en italien, langue vernaculaire, et c’est autant le fait de ne pas avoir publié en latin ses écrits, que les idées qu’il défend, que critique l’église. Un premier dispositif de communication dirait-on aujourd’hui, car le savoir est mis en scène au travers de dialogues entre divers protagonistes, l’un défendant l’ordre ancien et l’autre le nouveau.

Palissy et Galilée emploient donc la langue vernaculaire, celle qui transporte idées plus facilement car plus accessible par le commun des mortels, même si tout le monde ne lisait pas.

Daniel Raichwarg et Jean Jacques indiquent qu’ »avant le XIXème siècle, la distance qui séparait l’enseignement [...] de la vulgarisation était incomparablement moins grande qu’aujourd’hui. La science était moins riche et moins mathématisée qu’aujourd’hui, le public [...] plus facile à satisfaire ». Le discours des scientifiques vise autant à faire découvrir et émerveiller sur le spectacle de la nature qu’à persuader du bienfait de sciences, de la pratique qui conduit à voir et comprendre le spectacle de la nature. Cette pratique, autant dédiée à l’enseignement qu’à la vulgarisation est mieux décrite encore dans le catalogue de l’exposition « Le goût des sciences » proposée au Musée National de l’Education de Rouen (exposition temporaire terminée).

La machine de Mme de Coudray

Néanmoins, jusqu’à présent, ce sont les scientifiques purs qui vulgarisent. Mathématiciens, physiciens, chimistes, astronomie, la liste de ces personnalités est longue. D’ailleurs, certains seront célèbres tant comme vulgarisateurs que scientifiques comme le fameux abbé Nollet et le mathématicien Euler. Une exception à plus d’un titre, j’aime toujours citer Mme du Coudray dont la fameuse machine a permis à l’obstétrique de se développer : une vulgarisation ingénieure et ingénieuse qui montre à quel point vulgarisation et pédagogie étaient liés.

Donc, l’histoire démarre, culbutte, et crée des racines plus anciennes à nos pratiques que celles énoncées par la simple description de l’histoire des mots. Ce sont celles que je revendique et critique en tant que vulgarisateur. Mais ces pratiques laissent aussi entrevoir des intentions moins glorieuses : promotion de l’église catholique (ou protestante), promotion de la laïcité « à Papa » n’en sont malheureusement que quelques exemples. Pour ma part, je trouve plus scandaleux de fermer les yeux sur les pratiques idéologiques qui soutiennent les vulgarisations, que de voir se vulgariser quelque chose de faux. Car l’idéologie amène forcément la semi-vérité, dans tous les cas.

Pourquoi ce mot apparaît-il alors au milieu du XIXème siècle ? Est-ce la hasard ? Un changement dans les pratiques est-il en cours ? On oublierait alors l’idéologie et on apporterait alors la science au public de façon neutre ? Est-ce que l’éducation change alors à cette période, et qu’il faut bien séparer ce qui est du domaine de l’amusement de celui de l’apprentissage ? Je n’ai pas de réponse précise, n’étant pas historien, mais je remarque deux choses :

  • l’enseignement des sciences à l’école est décrit principalement depuis la seconde moitié du XIXème siècle (tiens tiens …). Apprendre l’observation, l’expérimentation, l’écriture des mathématiques, tout ce corpus nécessaire pour pratiquer les sciences, n’était pas considéré comme quelque chose d’important ou d’utile avant ces dates.
  • Les père fondateurs de la vulgarisation, héros de notre révolution culturelle, s’appellent Jean-Henry Fabre, Camille Flammarion, Gaston Tissandier. Ils démarrent une vulgarisation qui se libère de l’enseignement aux même dates.
Histoires Entomologiques

On peut donc imaginer que si ce mot apparaît, c’est qu’il décrit un nouveau véritable métier, qui n’est pas celui de scientifique, ni celui de pédagogue. Ces nouveaux vulgarisateurs, s’ils ont une formation scientifique de base, ne sont pas pour autant devenus ce qu’on appellerait aujourd’hui des enseignants-chercheurs. Ils sont journalistes ou romanciers, leur origine sociale se diversifie, et parfois, ils se spécialisent tel Jean-Henry Fabre, avec son merveilleux « Souvenirs entomologiques ». C’est d’ailleurs sur ce terreau que naîtra LA superstar : Jules Verne, qui mêlera habilement roman, observations provenant de la science contemporaine, et prospective par fois ingénieuse.

La vulgarisation contemporaine est née. A travers ce petit article, on peut voir que ce qui définit originairement le terme vulgarisation, ce sont deux ou trois choses :

  • la volonté d’expliquer dans un langage compréhensible les sciences, leurs concepts, leurs expériences
  • l’émergence d’un nouveau métier, qu’on appellera plus tard le troisième homme, et dont le profil, les actions, sont finalement assez mal définies
  • éventuellement, la volonté d’associer à ce discours une ou plusieurs idéologies dans laquelle se reconnait le vulgarisateur.
Mots clefs :

21 commentaires »

  1. Bonjours,
    Je suis étudiant en Master 2 en « communication scientifique et technique ».
    J’ai suivi pendant un temps les cours de Mr Eastes.
    J’ai l’impression que vous aimez la controverse, je vais donc m’y tenter.

    La Définition de la vulgarisation que vous contredisez ici, est à mon sens bien plus pertinente que celle que vous élaborez à travers ses exemples historiques.

    La vulgarisation contemporaine est pour moi une toute petite partie de la culture des sciences, faites par les associations, les enseignants, les chercheurs, les musés de science, les journalistes, les écrivains, les artistes…dans le but de parler de l’un des aspects fondamental dans nos démocraties industrialisés : les sciences
    La vulgarisation vise uniquement à réduire consciemment des connaissances scientifiques pour argumenté généralement un propos, une représentation du monde. Mais elle ne peut-être un troisième homme entre science et société, entre raison et ignorance !

    En effet, ce mot apparaît au XIXème siècle. Cette période est marquée en Europe et aux USA par un fort développement des sciences et des techniques, enraciné dans les idées des lumières. La « raison » et le « progrès » était alors des notions quasi sacrés. Le positivisme (pour ne pas dire scientisme) de cette époque traduit dans des actes de vulgarisation ont notamment influencé le Darwinisme social (Angleterre), une grande partie de l’idéologie nazie (Allemagne), l’organisation scientifique du travaille et la société de consommation (USA)…

    Le mythe d’une science neutre et capable de transmettre une vérité sur le monde compréhensible par tous est belle et bien révolu. L’idée même de progrès est aujourd’hui profondément bouleversé (bombe atomique, scandale sanitaire, réchauffement climatique…).
    L’oxymore les « dégâts du progrès » en est un belle exemple.

    Le terme de vulgarisation est donc aujourd’hui un terme qu’il est important de daté et qu’il faut englober dans la communication scientifique comme un outil, pas comme une fin en soit.

    Le terme ouvert de communication englobe une complexité, et est en effet bien plus représentatif des différentes stratégies des acteurs qui vulgarise (institut de recherche, politiques, entreprises, acteurs de la culture scientifique, journalistes, écrivains…).

    J’ai l’impression à travers cet article que pour vous, le vulgarisateur est à la communauté scientifique ce que le curé est à Dieux : « un prêcheur de la sainte parole » Ce qui est à mon avis contre productif, face à la complexité des enjeux du monde actuel et des défis des sciences moderne.

    Commentaire par maxime LABAT — 22 octobre 2008 @ 22:13

  2. Bonjour,
    Le terme vulgariser se rapporte aussi à un autre temps, et, selon votre post, foi de révolutionnaire, si on veut changer tout ça, on n’a qu’à changer de mot.
    Alors, oui, je suis d’accord, on doit changer des choses, peut-être même tout, et quitte à devenir un prêtre défroqué. Mais je ne crois pas qu’on puisse faire cela simplement, en changeant de mot qui désignerait sensément quelque chose de différent. Car, quoi ? L’attitude de Diderot face à son Encyclopédie est elle si différente de la mienne (bon, j’aime bien Diderot, c’est mon chouchou) ? Et, au delà de cette vieille histoire de la vulgarisation, ne nous renseigne-t’elle pas aussi, historiquement, sur l’état des sciences d’une époque ou d’une autre ? Tout comme la vulgarisation aujourd’hui, on regardera demain la communication ou la médiation des sciences avec condescendance. Alors, pourquoi changer de mot ?
    Après tout, Adolphe est aussi un joli prénom. Mais, parce qu’il y a eu un autre Adolphe, j’ai pas appelé mon fils comme ça. Et c’est bien dommage parce qu’un autre Adolph (Sax) était aussi un grand bonhomme. Barak Obama a comme second prénom Hussein. Et il peut néanmoins devenir président. Va t’il devenir dictateur pour autant ? Le sens des mots, et l’affect qu’on apporte aux noms communs ou propres, nous détermine aussi dans notre approche du sens des choses. Alors, vulgarisation, vous pensez bien …

    Commentaire par admin — 23 octobre 2008 @ 12:58

  3. Pourquoi dites-vous que le livre « Savants et ignorants » est peut-être un peu obsolète ? J’en prends connaissance via votre blog, et son titre me tente plutôt.

    Commentaire par AlexM — 30 octobre 2008 @ 13:19

  4. C’est parce que ce livre n’est pas récent (1991) et que les pensées exprimées dans ce livre ont beaucoup évolué ces derniers temps. Il vise à exprimer une vision et une histoire françaises de la vulgarisation qui, évidemment, est bien loin de la vulgarisation au sens large, telle qu’on l’entend aux Etats-Unis, en Angleterre, en Allemagne, qui ont aussi leurs propres histoires de la popularisation des sciences. Ainsi, ce qui est intéressant aujourd’hui, c’est aussi ce qui a eu lieu ailleurs, à d’autres époques et pour d’autres raisons historiques (comme le sous-entend avec raison Maxime). Néanmoins, je trouvais que c’était une bonne base pour comprendre nos propres aspirations en matière de médiation des sciences …

    Commentaire par admin — 30 octobre 2008 @ 16:27

  5. Rien de ce qu’a pu écrire Jean Jacques –l’un des auteurs de Savants et ignorants– n’est obsolète!! Je recommande très deux livres qui sont des bijoux de vulgarisation: Confessions d’un chimiste ordinaire, au Seuil et –moins réussi mais tout aussi savoureux — L’imprévu ou la science des objets trouvés (1990), aux éditions Odile Jacob. Dans ce dernier livre il y a notamment l’origine du mot serendipité. Je vois tout ce que dit le billet ci-dessus dans les livres de Jean Jacques, Chimiste pas très ordinaire: une langue claire et compréhensible, la volonté de faire aimer son métier, et une très aigüe conscience de ce que l’idéologie qui se cache sous les parures de la parole savante. Avec Stephen J. Gould, c’est un des auteurs qui permettent de comprendre le sens du mot vulgarisation.

    Commentaire par rigas — 4 novembre 2008 @ 16:38

  6. Je ne me permettrais pas de dire que ce que dit Jean Jacques est obsolète. Je faisais remarquer que le livre sur l’histoire de la vulgarisation était naturellement, vu la date de publication, incomplet, concernant notamment l’histoire de la popularisation des sciences dans d’autres pays, ou les pratiques contemporaines de vulgarisation (théâtre de science, cafés, rencontres chercheurs public comme le marché de l’expérimentarium de Dijon, d’autres pratiques « sauvages »). J’ajouterais que l’expression d’opinions sur la vulgarisation en fait partie. Derrière tout cela se cachent de nouvelles visions de ce que sont les sciences qui, d’accord ou pas, influent sur les vulgarisateurs. C’est une évolution normale et dont scienceblog tient à rendre compte. Evidemment, ni Daniel Raichwarg, ni Jean Jacques n’on pu prévoir certaines de ces évolutions.
    Pour le reste, et à propos de la pensée de Jean Jacques, tout à fait d’accord avec vous :) .

    Commentaire par admin — 5 novembre 2008 @ 12:33

  7. Bonjour à tous,

    Je suis étudiante en communication-journalisme. je réalise mon mémoire de fin d’étude sur le thème de la vulgarisation scientifique. Pourriez-vous me conseiller des bouquins récents traitant de ce sujet?

    Je vous remercie d’avance,

    Laurent

    Commentaire par Laurent — 23 mars 2009 @ 17:27

  8. ascend@bumpers.awareness » rel= »nofollow »>.…

    спс!…

    Rétrolien par trevor — 23 août 2014 @ 0:24

  9. parisian@permeates.syntactically » rel= »nofollow »>.…

    сэнкс за инфу!…

    Rétrolien par leonard — 23 août 2014 @ 6:50

  10. rudder@lamp.breathlessly » rel= »nofollow »>.…

    Rétrolien par Wade — 20 novembre 2014 @ 9:50

  11. constructive@pallavicini.unlocked » rel= »nofollow »>.…

    Rétrolien par Brandon — 20 novembre 2014 @ 20:00

  12. pricing@tallahassee.bondi » rel= »nofollow »>.…

    Rétrolien par johnny — 25 novembre 2014 @ 6:15

  13. measures@scimitar.recitative » rel= »nofollow »>.…

    Rétrolien par Eduardo — 12 décembre 2014 @ 16:37

  14. gatherings@histrionics.unappeasable » rel= »nofollow »>.…

    thank you….

    Rétrolien par clarence — 21 décembre 2014 @ 1:29

  15. alabamans@novels.evaluating » rel= »nofollow »>.…

    tnx for info!…

    Rétrolien par trevor — 25 décembre 2014 @ 18:45

  16. hike@antifundamentalist.jewel » rel= »nofollow »>.…

    good!!…

    Rétrolien par Ralph — 24 janvier 2015 @ 1:04

  17. viscosity@characteristics.recognizes » rel= »nofollow »>.…

    Rétrolien par Ryan — 24 janvier 2015 @ 23:31

  18. filippo@defying.eighth » rel= »nofollow »>.…

    Rétrolien par ronald — 3 février 2015 @ 3:12

  19. gaslights@fergusons.subtends » rel= »nofollow »>.…

    Rétrolien par Daniel — 8 février 2015 @ 8:16

  20. monastic@clucked.sharpness » rel= »nofollow »>.…

    Rétrolien par dan — 8 février 2015 @ 8:46

  21. formulate@criticism.lunch » rel= »nofollow »>.…

    thanks….

    Rétrolien par Milton — 9 février 2015 @ 5:52

Flux RSS des commentaires de cet article. Adresse web de rétrolien

Laisser un commentaire

*